caddys

Le père travaillaitCapture-decran-2009-10-29-a-18
sur le parking
alignait
poussait les caddys
à l’abandon
c’était avant
le coup des jetons

La mère
avant
gouvernante dans un grand hôtel
avant les enfants le mariage
avant d’avoir ce qu’elle avait voulu
avait croisé Gary Grant
« J’ai perdu la photo. »

La mère
mi-temps à Chambourcy
rapportait le jeudi à midi
les yaourts
périmés
Pour la première fois
neige et fruits mélangés
la tête nous tournait
à force de souffler
dans les moulins à vent

La mère
avec l’argent des caddys
et des rayons
le père devenu chef des rayons
la mère
avait acheté un costume
que ça se voit
et un après-midi
pour nous
des chaussures hush puppies
on partait à l’école
avec des chiens aux pieds
maman très fière de son affaire

Le père
le jour des deux mille francs
a découpé le gigot
pour fêter ça
la grosse Nadia
à l’école
s’enflait comme un boeuf
avec sa phrase majuscule point à la ligne
Mon père gagne 5000 francs par mois.
L’autre gamine
avec le geste
mon manteau
il a couté la peau des fesses

Le père à la fin
faisait les marchés
juste pour la voix haute
le rire pas caché sous la cape
ça valait bien la peine
de charger la voiture

La mère
quitte à manquer de tout
avait manqué de temps
elle avait prévenu
Vous verrez
il sera trop tard
quand vous irez poser des fleurs
sur ma tombe

On n’y va pas souvent
sur la tombe
on regarde les films
de Gary Grant
On pense au père
on vérifie qu’on a bien
dans la poche
son jeton de caddy

Paru dans le numéro 53 de la revue Bacchanales /TRAVAIL

Publicités

De l’enfant

A paraître aux éditions Potentille à l’automne 2015

ill. Marie Thomas

ill. Marie Thomas

De l’enfant, on peut dire qu’il avait presque trois ans quand il est arrivé. Il ne savait ni les jouets ni les livres ni les mots des chansons qu’on dit en caressant le front, en creusant au creux des genoux la chute, le bateau qui chavire. Tu payes ou tu payes pas ? pas. On peut dire qu’on pouvait le coucher même toute la journée, jamais de lui-même il ne quittait son lit. On peut dire qu’il souriait.. Il embrassait maman ou bien la dame et l’on pouvait partir et revenir, jamais il ne se retournait. A tout à l’heure, il répétait. De l’enfant, on peut dire qu’il se tenait raide dans les bras et n’aimait pas la tête en bas, ou être tout là haut sur les épaules. On peut dire qu’il n’aimait pas marcher dehors. On peut dire la terreur de la douche, et les tremblements de tout le corps  (…)

Le livre de Timothé

A paraître aux éditions Potentille à l’automne 2015 (http://potentille.jimdo.com/)

P1060369 - Copie
Avant
on aimait jouer dans les maisons abandonnées
casser les vitres et se sauver
regarder maman dormir
tout le matin

et aller chercher le pain

Avant
les coups de bec
rouaient
la nuit
de cris

je découpais
des armes
des ailes d’oiseaux
aussi

( …)

Tout m’échappe
les billes roulent par terre
je ne ramasse rien
poings serrés
je ne retiens
que
ce qui est loin

(…)

Magasin zinzin

arton411

Nous avions avec les enfants ouvert maintes fois Le Magasin zinzin de Frédéric Clément, les malles, les valises, et nos boîtes à secrets aussi… Ils avaient choisi un même titre : « Emportez un mouchoir de fil « … De la colle et des encres sur les doigts, chacun est reparti avec son propre recueil. Parce que c’est la rencontre avec l’univers d’un auteur qui permet de prendre le temps de regarder les rêves en soi.

Aujourd’hui j’ai entrebâillé moi aussi quelques souvenirs, quelques images avant de rendre son livre à Tom…

007008012011009

Avec Bernard Froment, « agrisculpteur verrien »…

Bernard Froment un jour, m’a demandé quelques mots pour le catalogue de son exposition. Est né un dialogue avec d’étranges personnages errants et immobiles, déracinés et inébranlables, comme ces platanes dont les branches se rejoignent et se nouent au dessus des routes, mais c’est eux, que nous regardons passer.

002

Ils viennent de si loin

Que l’horizon

tiré enroulé

noué dénoué

les laisse aller

 

001

Il a cherché
dans la cendre
nos visages
a retiré de nos ventres
la terre glaise
le bois ligoté
les larmes

Il a cousu
la joue ronde
de la lumière
contre la toile rêche.

Immobiles nous marchons
de taire et de faire.

Chaque pas est tranquille
Tout est présent.

La terre ne recouvrira nos corps
Que pour germer encore.

Frère éd. Cheyne

Il n’y a pas de hasard, fille du photographe des rues, j’écris souvent à partir d’images trouvées, collectées, offertes, collectionnées, elles deviennent des bouts de textes qui aux même parfois deviennent un livre.

Je ne sais pas écrire avec en tête un projet, j’écris et un jour l’architecture se met en place, le sujet apparaît. Frère ainsi est né d’une série de photos d’étendages (et merci Marine, François, Elise… qui ont enrichi cette collection). Merci à Estelle Aguelon qui dans ses illustration a gardé les draps blancs : le vide laissé par le bébé mort, et qui peu à peu s’efface derrière les jeux des enfants. Ces photos parfois je les montre quand j’interviens dans une classe. Puisque écrire, c’est prendre le temps de regarder. Les voici, les photos de Frère, dans l’ordre des textes, pour dire à mon père photographe des rues que je l’aimais, et pour vous dire à vous, mes quelques lecteurs que j’attends, si vous voulez m’en faire le cadeau, vos images, mais nul ne sait encore comment elle résonneront…

1

2

3

4

5

5

6

7

8

9

10

11

Lire la suite

Les fiches de prép.

Ill. Marie Thomas

Ill. Marie Thomas

Le temps pris chaque soir pour faire les fiches de prép; nous aliène. Nous croyons longtemps que nous pouvons donner à tombeau ouvert. Personne ne nous a dit combien il sera nécessaire avant tout d’arriver le matin nourri de chacune des secondes offertes qui font de nous des êtres vivants. Les fiches de prép sont très pratiques. Elles donnent le temps de réfléchir, de construire une séquence parfaite. On peut les faire religieusement, elles sont la tour de Kapla la plus haute, la baguette du mikado sortie indemne. On peut dormir la nuit en la déroulant une dernière fois, se réveiller le matin rassuré. On peut parfois continuer de dormir, en chien de fusil, et la classe se fait
On nous l’a bien dit qu’il n’y aurait entre les lignes qu’à prévoir une place pour chacun, le matériel nécessaire et le temps bien suffisant. On s’est appliqué, bon élève. Et on n’a plus quitté des yeux le parfait échafaudage
Mais il a suffi de si peu souvent pour que la baguette au dernier moment ne suive pas la trajectoire prévue.
Il a suffi de presque rien parfois pour que s’effondre la tour. Et tout le temps passé. Et la fatigue du soir.
Alors on n’a plus joué. On s’est débattu comme un beau diable.
Le coupable n’était pas si loin ni si grand que l’on ne puisse le désigner.
On a chaviré de colère contre les enfants et puis longtemps jusqu’à la nuit, de honte.
Pour réparer on a remercié les bons élèves par un sourire dans les cahiers. Puis, on a déchiré la feuille de prép qui n’avait pas si bien marché. On s’est dit que la prochaine fois on saurait en faire une qui dure plusieurs années. Année après année on a recommencé.
Il aura fallu du temps pour seulement tracer des cartes imaginaires, au crayon à papier. Oser sur la pointe des pieds, un peu improviser. Soudain suivre une impulsion et regarder bien en face dans leurs yeux, leur désir de comprendre.
Être surprise, les suivre. Enseigner.
Elle est venue, celle qui s’est assise à la place du juge. Et le tailleur serré jusque sous la gorge. Il faut bien le costume après tout. Pour être sûr. Elle a dit : « Et les fiches de prép ? On vous a déjà dit que vous deviez davantage structurer vos séquences, c’est marqué, là, dans votre rapport précédent. » La voix s’est élevée, j’ai baissé la tête comme le font les enfants, pour regarder ailleurs.